Le Tchad et en particulier la région du Nord (Borkou Ennedi), berceau de l’humanité, premier continent apparu à l’aube des temps, regorge de trésors. C’est le pays de Toumaï, le plus ancien crâne retrouvé. C’est une infinité de paysages inouïs entre montagnes et déserts, sables et lacs.

 

J’ai vécu trois ans de ma petite enfance dans ce pays, puis j’ai dû le quitter brutalement. Un véritable arrachement. Depuis longtemps, j’avais à cœur d’y retourner, mais après l’indépendance, le Tchad a connu 40 ans d’instabilité, entre guerres civiles et conflit avec la Lybie. Il était fortement déconseillé de s’y rendre. Malheureusement, on considère toujours ce pays comme une destination dangereuse alors que depuis 10 ans il n’aspire qu’à la paix et au développement, ayant compris, au prix du sang, que le bonheur réside dans l’acceptation des différences ethniques et religieuses et dans la pratique de la tolérance.

Une agence courageuse, Le Point Afrique, y organise des circuits. On arrive donc avant l’aube à N’djamena. Mon émotion est très forte et elle va m’habiter pendant plusieurs heures. Nous (trois femmes et un baroudeur de 90 ans!) embarquons dans les 4×4 avec notre « garde rapprochée » : nos chauffeurs, Kebir et Adoum, notre guide Hassan et notre cuisinier Martin. Nous prenons la route pour Massakouri avec la traversée du sahel jusqu’à Moussoro, le pays des Krédas. Une véritable plongée dans les espaces vierges du Sahara central.

 

Le matin, nous partons pour notre première balade de « touristes » : la végétation se raréfie de plus en plus et les dromadaires se font plus nombreux. Nous marchons allègrement sur la piste et faisons la connaissance du plus grand danger rencontré au Tchad: le « Cram-Cram ». Une petite boule épineuse qui vient se loger partout : chaussette, pantalon, chech.
Nous traversons les premiers villages nomades des Goranes (ou Toubous), ethnie du Sahara tchadien, en phase de sédentarisation.
La piste se fait difficile, souvent encombrée par un âne qui refuse de se déplacer. On crèvera deux fois et on s’arrêtera pour dépanner une voiture en difficulté et sans eau. La solidarité est une valeur précieuse entre gens du désert. Tout cela retarde notre arrivée à Kouba, la porte du Sahara, ville fantôme constituée de cases habitées par des nomades semi-sédentaires. Nous installons notre bivouac sous les étoiles et à la lueur des torches frontales.

 

Pointant vers l’est en direction de Fada, nous approchons de Kalait, en passant près du fort d’Oum Chalouba, triste vestige du conflit avec la Lybie. Catherine et moi ferons au marché de Kalait un achat fondamental : une jolie petite bassine mauve pour nos ablutions! Car ce sera pendant deux semaines notre seule salle de bains. L’eau est précieuse et se laver est un luxe! Les passages dans les centres habités sont essentiels: ils servent à nous ravitailler en carburant, en vivres et en eau potable. Le reste des besoins en eau nous est fourni par les puits qui jalonnent la piste.

Puis, c’est le départ pour le massif de l’Ennedi. Nos journées s’articulent entre promenades et courts transferts d’un site majeur à un autre. Au programme : une escale dans le massif de Terkeï, ses émouvantes peintures rupestres, dont les « cavaliers volants » et sa vache géante. On fait une pause auprès du puits de Takou, autour duquel un énorme troupeau (dromadaires, chèvres, ânes) s’agglutine. On pique-nique auprès de la fabuleuse guelta de Bachikélé, chère à Hubert Gillet, botaniste qui y a trouvé, dans les années 1950 des arbres supposés ne pousser qu’en zone équatoriale.
Nous sommes émus aux larmes, émerveillés par la splendeur de cette nature encore vierge et qui conserve le souvenir du talent de nos ancêtres. Si le premier bivouac dans l’Ennedi se situait au pied des grottes de Terkei, le deuxième s’est installé à proximité de l’immense arche d’Aloba, sous laquelle on peut glisser Notre-Dame de Paris.

Tôt le matin, nous partons grimper sur les hauteurs de la falaise d’Archei, pour rejoindre un point d’observation d’où l’on a une vue plongeante sur la fameuse guelta d’Archeï, avec ses centaines de chameaux qui viennent s’abreuver quotidiennement et ses crocodiles, reliques vivantes du temps où le Sahara était verdoyant. Imaginez le tableau : des falaises hautes de plus de cent mètres qui forment un canyon où des mares se maintiennent grâce à des sources en amont, des chameaux qui blatèrent de joie et leurs chants mélangés deviennent une mélodie grandiose. Un spectacle incroyable que l’on pourrait contempler des heures.
Non loin d’Archeï, on déjeune dans le labyrinthe de Kéchéli, pour découvrir ensuite les peintures rupestres de Manda Guéli, grotte aux parois constellées de chameaux et de silhouettes humaines.

Puis, on traverse des plateaux avant d’arriver à Fada, sous-préfecture qui somnole sous sa palmeraie. Le lendemain, journée de dunes, que le 4×4 chevauche en évitant les « fech fech » (sables mous). On s’ensable trois fois avant d’arriver aux lacs d’Ounianga. Quelle merveille que de découvrir ce chapelet de lacs, pour la plupart salés qui surgissent des dunes!

Notre bivouac sur un haut plateau au-dessus des lacs est sportif: le vent du désert, âpre et glacial, chargé de sable, s’est levé et souffle sur les tentes.
Le soir suivant, on atteint l’oasis de Faya Largeau, ombre apaisante des palmiers après tant de dunes à perte de vue. Faya est une « vraie ville » avec ses maisons en pierres calcaires et l’électricité!

C’est la fin de l’aventure. Il ne nous reste plus qu’à redescendre à N’djamena pour prendre notre avion. Ce qui veut dire 1 000 km et deux bivouacs, juste le temps de se préparer aux adieux.