Des Hautes-Alpes

en attendant Noël…

Autrefois, lors des longues soirées d’hiver, on se réunissait autour du feu et les anciens racontaient, chacun à leur façon, les contes merveilleux et les légendes populaires de nos vallées. Alors, installez-vous confortablement et laissez- vous transporter par la magie des contes.

LA CHARRIERE DES MASCS

Entre Guillestre et Mont-Dauphin, où les gorges du Guil forment un canyon très étroit, un sentier que l’on appelle « La rue des Mascs » longe les falaises. Ce paysage étrange a suscité l’imagination, pendant des siècles… La nuit de Noël, au premier coup de minuit, on racontait que les roches s’ouvraient sur une grotte pleine d’or fabriquée par les sorciers (le provençal « Masco » désigne des sorciers qui jouent aux boules avec les rochers) qui perdaient leur pouvoir cette nuit-là. Mais prudence, il fallait être sorti avant que le dernier coup ne sonne, sous peine de rester prisonnier avec le trésor.
Une jeune veuve d’Eygliers, Marguerite Oliron, qui devait mendier pour nourrir son jeune fils, entendit parler de cette légende. Prenant son enfant sous le bras, elle s’y aventura le soir de Noël, et, c’est alors qu’au premier coup de minuit sonnant à l’église d’Eygliers, la roche s’ouvrit laissant découvrir le trésor des sorciers. Marguerite déposa l’enfant sur un tas d’or puis, prise d’émotion elle se mit à pleurer quand le douzième coup retentit et que les parois se refermèrent… la grotte engloutit le trésor et son enfant. Supplier, pleurer n’y changea rien, la roche restait immobile. Effondrée, elle passait chaque jour de l’année qui suivit à attendre devant l’entrée de la grotte, s’endormant puis se réveillant dans sa chambre un pain posé sur la table. Noël revint et Marguerite, bien éveillée, entendit le bruit lointain du premier coup de minuit et la roche s’écarta à nouveau … son fils était là, lui souriant, il lui tendait les bras. La jeune veuve le prit dans ses bras et s’enfuit sans penser à d’autres trésors que son enfant. Depuis ce jour, on raconte que Marguerite et son fils ne connurent plus jamais la misère …
(source : pays Guillestrin)

 

LA LEGENDE DE SAINT-VERAN

En Avignon, il existait un dragon d’une férocité légendaire qui semait la terreur et ravageait tous les villages alentours. Nombre de guerriers et d’hommes courageux avaient tenté de le tuer au péril de leur vie. Alors que le dragon, cruel et sanguinaire, régnait sur le pays terrifié,  un saint évêque nommé Véran, de Cavaillon, eu l’idée d’empoisonner l’immonde bête. Le monstre, en proie à d’horribles souffrances, s’enfuit, hurlant de douleur, le long de la Durance puis du Guil et vint mourir face au Viso, dans la combe de l’Aigue-Blanche. L’été suivant, les bergers de Provence montés avec leurs troupeaux racontèrent le miracle aux habitants qui décidèrent de dédier leur paroisse à l’évêque vénéré. C’est depuis ce temps-là que leur pays se nomme Saint-Véran.
(Le courrier du Queyras n° 33 : automne-hiver 1981-1982)

 

L’ANE DE FONTGILLARDE

Hameau perché à 2000m d’altitude sur la route du col Agnel, Fontgillarde doit son nom à sa fontaine abondante (font=fontaine, gaillarde=abondante). On dit qu’autrefois chaque jour le soleil y brillait et chaque nuit la lune y étincelait. Mais, une légende raconte qu’un vieux célibataire avare, ne nourrissait son âne que de paille et en diminuait chaque jour la ration. Chaque matin, il l’emmenait boire à la fontaine. Un jour, l’âne vit le soleil se refléter dans l’eau. Il dit à l’avare : « Mon maître, s’il faut qu’encore demain tu diminues ma ration journalière, ne pourrais-tu allonger quelque peu le licol afin que je puisse manger la galette qui fait si gracieuse mine au fond de cette mare ? »  Ravi de l’aubaine, le vieillard relâcha le licol et vit le soleil disparaître peu à peu de la fontaine… et du ciel ! Sans doute l’âne l’avait-il mangé, car on ne le revit plus de tout l’hiver.
L’été suivant, comme à l’accoutumé, l’âne venu à la fontaine vit la lune se refléter et la trouva fort appétissante. Il dit au vieil avare : « S’il faut que demain tu oublies encore de me donner ma ration journalière, ne pourrais-tu en ce moment, allonger quelque peu le licol qui me retient afin que je puisse manger le fromage qui fait si gracieuse mine au fond de cette mare ? » « Malheureux ! » répondit aussitôt l’avare, « As-tu si courte mémoire que tu ne te souviennes du mauvais tour que tu nous jouas voici six mois. Tu as déjà mangé le soleil, tu veux maintenant engloutir la lune ? Je ne te permets ce soir de n’en manger qu’un petit bout. » L’âne obéit, mais chaque soir il entamait un peu plus le délicieux fromage et la lune diminuait avant de disparaître complètement. Depuis, voici ce que l’on dit : « AFontgillarde, pays d’infortune, l’hiver pas de soleil, et l’été, pas de lune ! »
(Le courrier du Queyras n° 36 : automne 1982 – hiver 1983)

 

LA MULE DU PERE FRAMBOISE

Il y avait un temps où l’on disait que la nuit de Noël, pendant la messe de minuit, les animaux de l’étable avaient le pouvoir de parler et on savait aussi qu’il était interdit d’essayer de les surprendre…
Ambroise, surnommé Framboise, avait conduit pendant des années la diligence entre Grenoble et Briançon, douze heures de voyage par tous les temps. Quand il eut trop de rhumatismes pour continuer de transporter les voyageurs, il s’en retourna vivre chez son fils qui exploitait une ferme en Guisane, et tomba malade l’automne suivant. Il ne put accompagner sa famille à la messe de minuit.
En ce temps-là, dans nos villages, les familles et les bêtes étaient réunis sous le même toit pour profiter de la chaleur des animaux et résister aux longs et cruels hivers. Tandis que tout le village était rassemblé à l’église, le père Ambroise se retrouva seul tout près des bêtes, une bouteille d’eau de vie à portée de main, bien décidé à vérifier cette histoire. Que se passa-t-il cette nuit-là ? Nul ne le sut jamais précisément, mais, au retour de la messe la famille trouva le vieil homme dans un état d’exaltation hors de l’ordinaire, la sueur ruisselant de son front. On avait de la peine à saisir ses paroles tellement il parlait vite et de manière incohérente : « Les bêtes ont parlé durant toute la messe. Je les ai entendues de mes propres oreilles. Je les ai en-ten-dues, comme je vous entends présentement ! Je n’ai pas tout compris, mais je sais ce que ma mule m’a dit ! Je lui ai demandé ce que je ferai le lendemain et elle m’a répondu : Demain, mon bon maître, tu fêteras Noël avec tous les tiens, mais, dans trois jours, nous referons un bout de route ensemble, et comme au bon vieux temps, tu seras, une fois encore, le héros du voyage ».
Le lendemain, il fêta Noël, il avait retrouvé sa bonne humeur et personne ne souffla mot de la conversation de la veille. Mais, son état déclina rapidement et il mourut deux jours plus tard. Dès le lendemain, la neige et le vent qui soufflaient en rafales, précipitèrent la décision de porter son corps à la terre. Mais, tous les chevaux du village étaient apeurés par la tempête, aucun ne se laissa atteler au corbillard, sauf la mule du père Ambroise. Elle devant, lui derrière, dans sa caisse, avec un contentement étrange sur le visage… alors qu’ils traversaient le village jusqu’au cimetière, tous les villageois les regardaient dubitatifs et s’interrogeaient. Comment avait-il pu connaître la date de sa mort ? Comment a-t-il su que seule sa vieille mule accepterait de braver la tempête ? Comment ? A moins que…
(D’après l’adaptation d’Hélène Loup, conteuse)

 

LE GRAND VOYAGE

Voici un conte qui nous transporte dans les veillées de Noël d’autrefois… On raconte que l’âne et le bœuf soufflaient sur l’enfant Jésus pour le réchauffer. Mais d’où venaient-ils ? Pourquoi étaient-ils là ? « Moi je sais ! » dit un soir le voisin de Gaspard, « Ils venaient de chez nous ! ».
Un homme nommé Maurice Magloire vivait près d’ici. Il était pauvre, simple et parlait très peu aux hommes. Il vivait avec quatre animaux : un coq à deux crêtes, une chèvre à deux mamelles, un bœuf à deux cornes et un âne à deux oreilles. Magloire et ses animaux se comprenaient. Magloire leur parlait, ils répondaient. Un jour le coq perché sur leur misérable cabane annonça « Jésus va naître ! » et le bœuf lui répondit « Et où ça ? », la chèvre ajouta « A Bethléem ! » et l’âne bondit de joie en disant « Nous y allons ! ». Magloire, que rien ne retenait ici, était déjà en route avant le lever du soleil.
« Où allait-il ? » demanda la femme de Gaspard. « A Bethléem, puisque la chèvre l’avait dit ! » « Où était Bethléem ? », « Du côté où le soleil se lève, bien-sûr… ». Alors, Magloire marcha vers le soleil. Il en traversa du pays, ils en eurent des aventures mais, à chaque fois l’une de ses bêtes lui sauva la vie. Un jour pourtant, la chèvre qui n’avait plus à brouter que des cailloux et de l’herbe sèche dit « Bethléem m’embête, je retourne chez nous ! » Elle n’avait pas fait vingt pas, qu’un loup sortit du bois et la mangea. Le lendemain, le coq regrettant d’avoir parlé dit « Après tout, est-ce que je sais s’il naîtra seulement ? ». Il se dressa sur ses pattes et dit « Je retourne chez nous ! ». Il avait à peine fait vingt pas, qu’un aigle tomba sur lui et l’emporta. Magloire était triste. Lui aussi regrettait sa cabane, mais il n’osait pas le dire, à cause du loup et de l’aigle. Un jour pourtant, épuisé dans le désert, il s’effondra « Je veux rentrer chez moi ! Vous, allez où vous voudrez. » Et il s’endormit. Il est probable qu’il mourut de soif.
L’âne et le bœuf continuèrent leur marche vers le soleil. Le bœuf disait : « Nous y serons bientôt. » L’âne répondait : « J’en suis sûr. » Un soir, ils arrivèrent comme des mendiants dans un village tout blanc mais les hommes les chassaient de partout… ils trouvèrent enfin une étable abandonnée : « Dormons ici, demain nous repartirons pour Bethléem. » Or, c’était la nuit du 25 décembre… L’enfant-Jésus vint naître dans cette étable, et, à la lumière et la joie qui se dégageaient de cette étable, ils comprirent qu’ils étaient arrivés. Et tout en soufflant sur l’enfant pour le réchauffer, ils regrettaient que le coq, la chèvre et Magloire ne fussent pas avec eux.
Joyeux Noël et à l’an que vèn !